Prévalence, biomécanique et pathologies des ligaments menisco-fémoraux : une revue systématique

Jun 7 / Nicolas Campet
Le genou est une articulation particulièrement susceptible aux blessures sportives et c’est pourquoi une compréhension précise et détaillée de son anatomie, y compris ses variations, est nécessaire, ceci pour affiner le diagnostic et le traitement des nombreuses pathologies de cette articulation. De nombreuses avancées ont été réalisées afin de préciser la fonction de ce réseau complexe de ligaments, tendons, ménisques qui travaillent de concert pour stabiliser l’articulation. Cependant, la compréhension quant à la contribution de ces structures sur la biomécanique du genou évolue encore.
Parmi ce complexe, il existe plusieurs ligaments qui s’étendent du fémur aux ménisques. Le ménisque médial est principalement relié au fémur par l’intermédiaire de la partie profonde du ligament collatéral médial tandis que le ménisque latéral est connecté au fémur par l’intermédiaire de 2 ligaments d’incidence variable, en lien avec le ligament croisé postérieur (PCL) qui sont les ligaments ménisco-fémoraux (MFLs). Le ligament ménisco-fémoral antérieur (aMFL), aussi appelé ligament de Humphrey, montre une origine variable, ou 80% d’entre eux s’attachent distalement au faisceau postéro-médial du PCL.
Le ligament ménisco-fémoral postérieur (pMFL), aussi appelé ligament de Wrisberg, a pour origine proximale le versant médial de l’échancrure inter-condylienne, proximalement au faisceau postéro-médial du PCL.
Avis du pôle scientifique de Kinesport
Pastille verte
Cette revue systématique non critique de la littérature est un article à faible risque de biais, tous les critères méthodologiques majeurs sont respectés permettant de limiter et contrôler au mieux les biais dans leur étude. Etant donné la nature descriptive des objectifs, l’analyse critique des articles inclus n’est pas nécessaire.
Beaucoup d’études se sont intéressées à la présence et la position de ces MFLs mais peu ont proposé des théories sur leur fonction. Une meilleure compréhension de leur rôle dans la biomécanique du genou pourrait avoir des implications notamment sur les progrès de la chirurgie du PCL et des ménisques.
L’objectif de l’étude est donc de faire une revue systématique de la littérature sur la compréhension des MFLs, sur leur fonction, leur importance dans la clinique et leurs variations anatomiques.

Méthode

Deux auteurs indépendants ont passé en revue la littérature jusqu’en décembre 2020 en utilisant les bases de données PubMed, EMBASE et Cochrane.
Les études étaient incluses si elles reportaient une évaluation biomécanique, radiographique ou arthroscopique des MFLs humains ou elles décrivaient une variation anatomique. Les études devaient être complètes et rédigées en anglais. Aucun niveau d’évidence scientifique particulier n’était requis.

Résultats

Au total, 47 études ont validé tous les critères d’inclusion pour cette revue systématique

 Prévalence

Plusieurs modalités différentes ont été utilisées pour évaluer la prévalence des MFLs, incluant la dissections cadavérique, l’IRM ou encore l’arthroscopie. Ainsi, il a été recensé 15 études cadavériques, 3 études arthroscopiques et 9 études radiographiques qui se sont intéressées à la prévalence des MFLs.
La plupart des données de prévalence reportées dans la littérature sont dérivées
de travaux de dissection cadavérique, ceux-ci présentant un large éventails de valeurs.
La présence soit de l’aMFL soit du pMFL était comprise dans une fourchette de 16,7% à 100%, avec pour l’aMFL seul de 10% à 40% du temps et pour le pMFL seul 24% à 86% du temps. La présence des deux ligaments en même temps variait de 1% à 64,3%.

Parmi les 3 études arthroscopiques concernant ces structures, la présence de soit l’un soit l’autre était > 94% du temps, avec le aMFL seul 88,2% du temps et le pMFL seul 14,7% du temps. La présence simultanée des deux ligaments était observée 8,8% du temps.

Dans les 9 études IRM incluses, la présence de soit l’un soit l’autre était comprise entre 21,1% et 100%, avec pour l’aMFL seul de 2,9% à 32,5% et pour le pMFL seul de 11,9% à 78,3%. La présence des deux ligaments en même temps variait de 1,2% à 47,4%.

De façon générale, lorsque l’on regarde toutes les modalités d’évaluation, la moyenne cumulée de l’un ou l’autre était de 70,8% et la présence des deux ligaments en même temps est retrouvée chez 17,6% des individus.

 Longueur, largeur et surface de section (CSA) du aMFL et du pMFL

Concernant l’évaluation de la longueur moyenne du aMFL aussi bien chez les hommes que chez les femmes, il a été rapporté des longueurs comprises entre 21,6mm et 28,3mm. Pour le pMFL, cette longueur était comprise entre 23,4mm et 31,2mm. Ces longueurs, que ce soit pour le aMFL et le pMFL, étaient aussi grandes chez les hommes que chez les femmes, bien que cela n’ait pas été tout le temps statistiquement significatif.
L’évaluation de l’épaisseur moyenne du aMFL, autant chez les hommes que chez les femmes, a montré des valeurs entre 1,9mm +/- 0,6mm et 25,7mm +/- 2,0mm. Pour le pMFL, l’épaisseur moyenne était comprise entre 1,8mm +/- 0,7 mm et 31,6mm +/- 4,9mm.

La surface de section du aMFL oscillait entre 2,2mm² +/- 1,7mm² et 14,7mm² +/- 14,8mm². Cette fourchette, pour le pMFL, était comprise entre 3,3mm² +/- 2,6mm² et 20,9mm² +/- 11,6mm²
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 Pathologie clinique

Ligaments menisco-fémoraux et pseudo-déchirures du ménisque latéral.

Certaines investigations ont démontré une interaction entre les MFLs et la corne postérieure du ménisque latéral pendant la flexion/extension du genou ce qui conduit à penser que ces ligaments ont un rôle dans la pathologie méniscale.
Malgré cette relation, il a été trouvé qu’il n’y avait pas d’association entre la présence d’un seul ou des deux MFLs et l’apparition d’une déchirure méniscale, médiale ou latérale.
Étant donné leur proximité avec les ménisques, les MFLs ont été souvent diagnostiqués à tort comme étant des déchirures ou pseudo-déchirures de la corne postérieure du ménisque latéral à l’IRM, avec une incidence supérieure à 63%.

 Ménisque discoïde et insertion du pMFL

Chez les patients avec des ménisques complètement discoïdes, il a été noté que le pMFL avait une épaisseur supérieure et présentait une insertion plus haute en comparaison avec des ménisques non discoïdes. Une insertion plus basse étant associée à une diminution de l’incidence des déchirures du ménisque latéral.
 

Variations anatomiques des MFLs

 Ligament ménisco-fémoral antéro-médial (amMFL)

Un certain nombre d’études ont reporté la présence d’un amMFL comme une structure rare émergeant de la racine de la corne antérieure du ménisque médial, qui suit antérieurement le ligament croisé antérieur et qui s’attache sur la face postérolatérale de la fosse inter-condylienne fémorale. Il a été suggéré qu’une relation pourrait exister entre l’amMFL et une lésion du ménisque médial secondaire à un mouvement anormal avec une taille absolue de lésion plus large comparé aux genoux sans amMFL. Ceci est particulièrement vrai pour les variations du amMFL qui ne s’attachent pas sur le tibia, avec un amMFL jouant véritablement un rôle de grappin sur la corne antérieure du ménisque médial. 

 Ligament ménisco-fémoral antéro-latéral

Ce ligament est une anomalie rarissime de la corne antérieure du ménisque latéral qui fusionne parfois avec le amMFL et pourrait être associé à l’agénésie du ligament croisé antérieur. 

Discussion

En incluant les études IRM, cadavériques et arthroscopiques, il a été observé la présence du aMFL ou du pMFL à 70,8 %, bien que cela puisse être très variable. La présence des deux ligaments en même temps a été observée chez environ 17,6% des individus. La longueur moyenne chez les hommes et les femmes varie, mais en moyenne, il a été rapporté que le aMFL mesurait entre 21,6mm et 28,3 mm et le pMFL entre 23,4mm et 31,2 mm. Ces ligaments contribuent à la biomécanique complexe du genou pour assurer la stabilité de manière synergique. Les ligaments ménisco-fémoraux pourraient jouer un rôle en permettant au ménisque latéral d'augmenter la congruence fémoro-tibiale et de réduire la pression de contact sur le ménisque à la fois en flexion et en extension.

Il est également intéressant de noter que des travaux ont montré que la section volontaire des MFLs provoquait une augmentation de la pression de contact fémoro-tibiale.
En plus de la possible protection du ménisque latéral, les MFLs soutiennent le ligament croisé postérieur en limitant la laxité antéropostérieure, à la fois en tant que « contention » mécanique et proprioceptive. Mécaniquement, les MFLs offrent des capacités de charge similaires au faisceau de fibres postérieures du PCL. Par conséquent, une lésion isolée du PCL avec préservation des MFLS pourrait être associée à un tiroir postérieur réduit par rapport à une lésion combinée du PCL et des MFLs.
En tant que frein proprioceptif, les structures neurales contenues dans les MFLs près de leurs attaches méniscales mises en évidence dans des études cadavériques humaines et animales suggèrent que les MFLs participent à une boucle de rétrocontrôle avec les muscles du genou pour limiter le tiroir postérieur. Dans le contexte d'une lésion du PCL et de la racine méniscale latérale, une évaluation spécifique des MFLs par arthroscopie ou IRM peut être à considérer en tant qu’indicateur de la fonction résiduelle, des MFLs intacts pouvant justifier une gestion plus conservatrice des lésions du PCL.

L’interconnexion entre les MFLs, le ménisque latéral et le PCL a plusieurs implications pour la prise en charge chirurgicale. En cas de déchirure du ménisque latéral avec rupture des MFLs, l'augmentation de la pression de contact fémorotibiale qui en résulte va nécessiter une réparation radiculaire.
Pour une méniscectomie partielle ou totale dans laquelle l'ablation de la corne postérieure est indiquée, il sera nécessaire de prendre soin de sectionner d'abord les MFLs pour éviter une lésion iatrogène du compartiment postérieur du genou. Le MFL pourrait potentiellement déchirer le PCL lors du retrait de la corne postérieure. Une étude IRM avec évaluation des MFLs avant la chirurgie et une évaluation arthroscopique spécifique de l'état du MFL en peropératoire pourraient réduire le risque de lésion du PCL.
Dans les cas où la préservation méniscale n'est plus une option, les MFLs peuvent également être envisagées dans la transplantation d'une allogreffe méniscale. De nombreuses études démontrent des taux élevés de complications pour la transplantation méniscale, y compris des déchirures nécessitant une réparation et le retrait de l'allogreffe. La préservation des MFLs pourraient aider ces techniques dans le maintient d’une fonction biomécanique normale et la réduction des taux de complications.

Conclusion

Cette revue montre qu'il continue d'y avoir une incidence variable des MFLs reportés dans la littérature, mais que la compréhension de leur fonction continue de grandir. Un nombre croissant d'études anatomiques et biomécaniques ont démontré l'importance des ligaments ménisco-fémoraux dans le soutien de la stabilité du genou. Plus précisément, les MFLs joueraient un rôle important dans la protection du ménisque latéral et l’amélioration de la fonction du ligament croisé postérieur.

L'article

Deckey DG, Tummala S, Verhey JT, Hassebrock JD, Dulle D, Miller MD, Chhabra A. Prevalence, Biomechanics, and Pathologies of the Meniscofemoral Ligaments: A Systematic Review. Arthrosc Sports Med Rehabil. 2021 Nov 26;3(6):e2093-e2101. doi: 10.1016/j.asmr.2021.09.006.