Douleurs de hanche et course à pied : que nous apprend la biomécanique du FAI ?

Aug 6 / Arnaud BRUCHARD -⏱️ 6 MIN -
La course à pied, en tant qu’activité physique largement pratiquée, sollicite fortement l'articulation coxo-fémorale. Parmi les pathologies fréquemment rencontrées chez les coureurs, le conflit fémoro-acétabulaire (FAI ou FAIS en anglais, pour Femoroacetabular Impingement Syndrome) suscite un intérêt croissant, notamment en raison de son impact sur la performance, le confort de course et le risque de dégénérescence articulaire. Dans cette revue narrative publiée en 2024 dans Physical Therapy in Sport, Khuu et al. explorent en profondeur les adaptations biomécaniques spécifiques au FAIS chez les coureurs et leurs implications cliniques.


Conflit fémoro-acétabulaire : un bref rappel

Le FAIS est défini comme un conflit anormal entre la tête fémorale et l’acétabulum, souvent dû à une morphologie osseuse altérée : cam (bosse sur le col fémoral), pincer (surplus de couverture acétabulaire) ou mixte. Ce conflit provoque une douleur antérieure de hanche, typiquement en flexion, rotation interne et adduction (position FADIR). Chez le coureur, cette douleur peut se manifester progressivement ou brutalement, altérant la foulée, la propulsion ou la cadence.

Le diagnostic repose sur un faisceau d’arguments : l’histoire clinique (douleurs mécaniques à la hanche, raideur, limitations fonctionnelles), l’examen physique (test de FADIR positif) et l’imagerie (souvent IRM avec arthrographie). Cependant, le lien entre anomalies structurelles et symptômes reste flou : certaines personnes présentent des morphologies de type cam sans aucun symptôme, tandis que d'autres souffrent avec peu d’anomalies visibles.

Ce que révèle la biomécanique des coureurs avec FAIS

L’objectif principal de l’article est de synthétiser les données sur les adaptations biomécaniques chez les coureurs atteints de FAIS. La revue a analysé 14 études, représentant un total de 163 participants avec diagnostic de FAIS, comparés à 146 témoins sains. La majorité des études reposent sur des mesures tridimensionnelles du mouvement, à partir de l’analyse de la marche, de la course ou de tâches fonctionnelles.

 Moins d'amplitude de mouvement au niveau de la hanche

Les coureurs atteints de FAIS présentent de manière récurrente une diminution des amplitudes de mouvement, notamment en rotation interne, flexion et adduction de hanche durant la course. Ces limitations, probablement adoptées pour éviter la zone douloureuse, pourraient s’accompagner d’une raideur articulaire ou capsulaire. Cela peut modifier l’économie de course et augmenter la charge sur d'autres articulations.

 Réduction de la cinématique et de la cinétique sagittale

Plusieurs études relèvent une diminution de la flexion de hanche à l’impact et une propulsion moins marquée à la poussée. Cela se traduit par une réduction du moment de flexion de hanche, mais aussi par une altération du patron moteur avec moins d’implication des fléchisseurs de hanche et potentiellement une surcharge sur les extenseurs ou les groupes musculaires adjacents (quadriceps, lombaires). Cette stratégie de protection est probablement une réponse adaptative à la douleur ou à la perception d’instabilité.

 Moins d’activation musculaire

Certains travaux rapportent une activation plus faible des muscles fessiers (notamment le moyen fessier) et du psoas. Ces déficits neuromusculaires peuvent être préexistants ou secondaires au conflit, et participeraient à une instabilité dynamique de hanche. Cela favorise une cascade de compensations : bascule pelvienne accrue, stress lombaire, ou encore surcharge du genou.

 Réduction de la cadence et modifications de la foulée

La cadence de course est parfois plus faible, associée à une augmentation du temps d’appui au sol. Cela suggère une stratégie visant à limiter les contraintes mécaniques sur l’articulation coxo-fémorale. Toutefois, ces ajustements peuvent paradoxalement entraîner une majoration des forces d’impact, en raison d’une phase de freinage plus longue.

Interprétations cliniques : entre adaptation et mal-adaptation

Ces adaptations ne sont pas nécessairement néfastes. Il peut s’agir de réponses protectrices, visant à minimiser les symptômes et à maintenir la pratique sportive. Néanmoins, certaines stratégies compensatoires peuvent, à long terme, contribuer à d'autres dysfonctionnements ou surcharges tissulaires. La distinction entre adaptation utile et mal-adaptation doit guider la rééducation.

En particulier, le déficit d’extension de hanche, la réduction du moment de flexion, et l’activation altérée du moyen fessier sont des cibles fréquentes à explorer. Il ne s’agit pas seulement de corriger un schéma de course, mais d’évaluer la tolérance tissulaire, la qualité du contrôle moteur, et la capacité de la hanche à encaisser les contraintes.

Répercussions sur l’évaluation et la prise en charge

Pour les kinésithérapeutes du sport, cette revue incite à une évaluation fine du geste de course, avec analyse tridimensionnelle lorsque possible, ou observation clinique attentive du mouvement (vidéo, tapis de course, tests fonctionnels). Les déficits de rotation interne, d’extension ou d’adduction doivent être mis en lien avec les symptômes et le contexte morphologique.

La prise en charge doit intégrer :

  • Un travail progressif sur la mobilité capsulaire (en particulier rotation interne et flexion),
  • Le renforcement ciblé du moyen fessier, du psoas et des extenseurs de hanche,
  • Une reprogrammation motrice via des exercices fonctionnels,
  • Et si nécessaire, des adaptations de cadence ou de style de course.

Les techniques de soulagement (TENS, taping, thérapie manuelle) peuvent accompagner la rééducation, mais le pilier reste la réadaptation à la contrainte avec une progressivité adaptée au profil du coureur.

Vers une meilleure prise en charge globale du retour au sport

Cette synthèse offre plusieurs messages forts à destination des professionnels de terrain :

  • Multipliez les critères objectifs, mais appliquez-les réellement.
  • Évaluez régulièrement la progression plutôt que d’attendre une échéance.
  • Intégrez des outils de mesure psychologique au même titre que les tests physiques.
  • Personnalisez les étapes du retour, en tenant compte du contexte sportif et social.

Les auteurs concluent en rappelant que le retour au sport n’est pas un événement, mais un processus dynamique, qui doit être piloté par des professionnels formés, en étroite collaboration avec l’athlète.


Implications pour la rééducation :

L’étude propose une feuille de route détaillée :

Réintégrer progressivement les mécaniques de course

Les coureurs atteints de FAI présentent une réduction des amplitudes de mouvement (flexion, adduction et rotation interne de hanche). La rééducation doit inclure un travail progressif de restauration de ces amplitudes par des exercices spécifiques, tout en respectant la douleur. Des exercices fonctionnels et dynamiques, intégrant le contrôle moteur en course, sont à privilégier.

Rééduquer le schéma moteur pour optimiser la symétrie

L'étude met en évidence des asymétries persistantes, en particulier une augmentation de la force de réaction au sol sur la jambe affectée. Cela peut entraîner une surcharge à long terme. Un travail de rééducation basé sur l’analyse du schéma moteur et la rééducation proprioceptive (ex. course sur tapis instrumenté, feedback vidéo) est essentiel pour limiter le risque de rechute.

Adapter le retour au sport à la cinématique spécifique

L’absence de différences notables en cinématique entre les groupes indique que certains paramètres sont compensés malgré la pathologie. Il est donc crucial d’individualiser le retour à la course en surveillant les charges, en évaluant les forces et en priorisant la qualité d’exécution plutôt que le volume seul. Des tests sur terrain (course à allure variable, changement de direction) doivent être intégrés à la fin du processus.


Ce que cette étude nous enseigne


Des altérations biomécaniques spécifiques persistent chez les coureurs avec FAI
Même en courant, les patients atteints de FAI montrent une diminution de la flexion, de l’adduction et de la rotation interne de hanche. Ces limitations de mobilité ne sont pas uniquement passives ou cliniques : elles se traduisent également dans la dynamique réelle de course


Des asymétries de forces de réaction au sol sont détectables
L’étude révèle une augmentation de la force de réaction verticale du sol sur la jambe affectée, ce qui reflète une stratégie d’évitement ou de compensation. Cela pourrait contribuer à une surcharge mécanique, favorisant la douleur ou l’aggravation des lésions articulaires.


La cinématique globale de course reste relativement stable malgré le FAI
Aucune différence significative n’a été retrouvée entre les groupes au niveau des cinématiques articulaires générales (genou, cheville, bassin). Cela suggère que le corps tend à conserver un schéma moteur global stable, probablement au prix de contraintes compensatoires locales.


La pathologie modifie la biomécanique, même chez des coureurs actifs
Contrairement à d’autres contextes où les patients réduisent leur activité, ici les participants atteints de FAI étaient actifs, symptomatiques mais encore capables de courir. Cela signifie que les adaptations mécaniques peuvent exister bien avant l’arrêt du sport, et que la détection précoce de ces altérations est cruciale pour éviter l’évolution vers des formes plus sévères.

CONCLUSION

Cette revue souligne que le FAIS chez le coureur n’est pas seulement un problème anatomique, mais un syndrome fonctionnel, à la croisée de la biomécanique, de la neuromotricité et de la douleur. Le traitement doit dépasser l’imagerie et la morphologie pour s’intéresser aux stratégies d’adaptation du mouvement. C’est dans cette finesse d’analyse que réside la réussite de la rééducation, pour permettre à chaque coureur de retrouver une foulée fluide, économique et durable.

L'ARTICLE

Khuu A, Bagheri H, DiCesare CA, DeBiasio JC, Fountain S, Oh J, Lewis CL.
Differences in lower extremity biomechanics and ground reaction forces during running in individuals with femoroacetabular impingement compared to controls.
Physiotherapy Theory and Practice. 2024.
https://doi.org/10.1016/j.ptp.2024.103261