Le conflit antérieur de cheville est moins fréquent, mais associé à une absence plus longue et un taux de rechute supérieur comparé au conflit postérieur : une étude de cohorte prospective sur 6754 joueurs de football professionnels

Sep 13 / Nicolas campet
Les pertes socio-économiques annuelles liées aux blessures dans le football sont estimées à plus de 30 milliards de dollars à travers le monde, la cheville étant la cinquième localisation la plus atteinte, comptant pour 13% de toutes les blessures dans ce sport.
Le conflit de cheville est reconnu comme une pathologie habituellement douloureuse, avec limitation d’amplitude, occasionnant potentiellement un time-loss. Il est considéré comme un syndrome et peut être dû à de nombreuses pathologies et étiologies différentes. Les conflits peuvent être aigus, mais la plupart du temps sont d’apparition progressive suite à un stress répétitif.
Même si l’on peut les classifier suivant la zone anatomique impliquée comme antérieur, antéro-latéral, antéro-médial, postéro-latéral et postéro-médial, la plupart des praticiens les catégorise comme conflit antérieur (AAIS) ou postérieur (PAIS) par souci de simplification.

Le conflit antérieur, autrefois appelé « cheville de l’athlète » ou « cheville du footballeur », est le plus souvent un conflit osseux des ostéophytes tibio-taliens, affectant plus de 60% des footballeurs professionnels.
Le PAIS, lui, est le plus souvent la conséquence d’une flexion plantaire forcée ou répétitive de la cheville, ce qui stresse les structures postérieures de la cheville dans l’intervalle tibio-calcanéen, parfois rétréci par des structures osseuses telles que l’os trigone, présent chez 7-25% de la population générale.
Avis du pôle scientifique de Kinesport
Pastille verte
Cette étude de cohorte est un article à faible risque de biais, tous les critères méthodologiques majeurs sont respectés permettant de limiter et contrôler au mieux les biais dans leur étude.

Matériel et méthodes

Il s’agit d’une sous-étude d’une étude de cohorte prospective sur le long terme, évaluant les footballeurs professionnels en Europe depuis 2001, appelée ECIS (Elite Club Injury Study) et diligentée par l’UEFA.
L’étude actuelle inclut des données de 18 saisons consécutives de football professionnel masculin entre 2001 et 2019. Pendant la période d’étude, un total de 6754 joueurs de 120 équipes représentant 25 pays étaient incluses.
La plupart des données viennent de l’ECIS mais le conflit de cheville étant relativement peu fréquent, les données de cinq autres cohortes similaires ont été également incluses.

 Exposition et enregistrement de la blessure

Tous les joueurs de l’équipe première des clubs inclus étaient invités à participer. Un membre du staff était mandaté au début de chaque saison et était responsable de la collecte des données et de la communication mensuelle avec le groupe d’étude. Les données étaient recueillies aussi bien lors des sessions d’entrainement que lors des matchs. Les blessures occasionnant un time-loss étaient référencées avec des informations sur le type, la localisation et les circonstances de la blessure. Aucun critère diagnostic spécifique pour un AAIS ou PAIS n’était utilisé, et il était du ressort des staffs médicaux de classer les blessures ou de référer pour une imagerie par exemple.
L’incidence de la blessure était calculée comme le nombre de blessures pour 1000h d’exposition, et le burden de la blessure était calculé comme le nombre de jours d’absence du fait de cette blessure pour 1000h d’exposition.

Résultats

Pendant cette période des 18 saisons consécutives, un total de 3,686,838h d’exposition et 25,462 blessures ont été enregistrées.
93 AAIS et PAIS (0,4%) ont été mentionnées chez 77 joueurs.
11 joueurs ont subi de 2 à 4 présentations de syndrome chacun pendant la période d’étude.
Seulement 2 cas avaient une présentation bilatérale (2%), la cheville droite étant plus souvent touchée (50 cas, 54%) que la gauche (41 cas, 44%). La moyenne d’âge au moment de la présentation était de 25,4 +/- 4,2 ans.
Il n’existait pas de différences significatives en termes de caractéristiques entre les joueurs qui ont subi un AAIS et un PAIS.

 Caractéristiques de la blessure

L’AAIS et le PAIS représentaient 35 (38%) et 58 (62%) de tous les cas de cheville conflictuelle, la majorité étant liés à un stress progressif (55% dans les deux cas). 16 cas (18%) étaient considérés comme une exacerbation de symptômes. L’AAIS et le PAIS étaient similaires en termes de caractéristiques de blessure à l’exception d’une plus grande proportion de rechutes pour l’AAIS (32% vs. 9%) et d’une tendance plus importante à l’apparition progressive (69% vs. 47%).
Les informations à propos d’un contact éventuel sur le joueur ont été collectées à partir de la saison 2004/2005 et étaient disponibles pour 76 des 93 blessures.
Ainsi, sur ces 76 cas de conflit, il y avait un mécanisme de blessure sans contact dans 53 blessures (69%) avec aucune différence dans les mécanismes entre l’AAIS et le PAIS.

 Return to Play et sévérité de la blessure

L’absence moyenne suivant une blessure de type conflit de cheville était de 7 jours et 15 des blessures (16%) étaient classés comme sévères avec > 28 jours d’arrêt.
L’absence moyenne était significativement plus longue pour l’AAIS que pour le PAIS (10 jours vs. 6 jours). Les blessures d’apparition progressive avaient une absence moyenne significativement plus longue comparé aux blessures d’apparition aigue (8 jours vs. 5 jours).

 Incidence et burden de la blessure

L’incidence globale du conflit de cheville était de 0,03 blessures/1000h de jeu. L’incidence pendant les matchs était 5 fois plus importante que pendant l’entrainement (0,08 blessures/1000 heures de matchs vs. 0,02 blessures/1000h d’entrainements).
L’incidence du PAIS était presque 2 fois plus élevée que l’AAIS (0,02 blessures/1000h vs. 0,01 blessures/1000h). Cette différence était principalement observée pendant les matchs (0,05 vs 0,02 blessures pour 1000h de matchs).
Aucune différence n’était observée pendant l’entrainement (0,01 blessures/1000h d’entrainement dans les deux cas).
Un total de 1517 jours d’absence était rapporté à cause d’un conflit de cheville (1046 jours à cause des blessures à l’entrainement et 471 jours à cause des blessures en match). Cela représente un burden global de 0,4 jours/1000h, avec 0,2 jours/1000h calculés à la fois pour l’AAIS et le PAIS.

Discussion

Les principaux résultats de cette étude étaient que le PAIS apparaissait plus fréquemment que l’AAIS et se présentait plus souvent sous forme d’apparition progressive, alors que l’AAIS conduisait à une absence moyenne plus longue et à davantage de rechutes.
Après calcul, le nombre total de jours d’absence était de 770 pour l’AAIS et 696 pour le PAIS. Le nombre de jours d’absence est souvent une information clé que les entraineurs souhaitent connaître et le fait que le PAIS ait quasiment les mêmes conséquences pour une équipe que l’AAIS, qui est davantage connu, peut constituer une information utile.

 Return to Play

L’étude a montré que les joueurs de football avec cheville conflictuelle étaient aptes au RTP dans un délai médian de 7 jours après apparition de la blessure (10 jours pour l’AAIS et 6 jours pour le PAIS), avec seulement 16% des blessures nécessitant plus de 28 jours pour récupérer. Ceci prend en compte les blessures traitées chirurgicalement ou de façon conservatrice, les jours d’absence dans l’étude sont plus faibles que ceux rapportés dans la littérature et sont donc à interpréter avec précaution dû au manque de données sur le traitement et le détail de la pathologie (par exemple conflit tissu mou vs. conflit osseux).

Dans cette étude, l’AAIS menait à une période d’absence significativement plus longue que le PAIS, ce qui pourrait s’expliquer par la stratégie de traitement, l’AAIS répondant mois bien au traitement conservateur que le PAIS. Une autre cause possible est que le conflit de type tissu mou, qui est plus commun dans le PAIS, résulte en une récupération plus rapide que les conflits d’origine osseuse.

 Incidence de la blessure

L’incidence générale du conflit de cheville symptomatique était de 0,03 cas/1000h de jeu, le PAIS étant 1,7 fois plus fréquent que l’AAIS. De façon intéressante, l’incidence était presque 5 fois plus élevée pendant un match que lors de l’entrainement. Ceci peut être attribué à une façon de jouer pendant les matchs qui est plus imprévisible et plus agressive.

 Étiologie des syndromes conflictuels

Depuis les années 50, de nombreuses théories ont été avancé. La première consistait à attribuer le conflit aux forces de traction qui s’appliquent sur la capsule antérieure de la cheville pendant la flexion plantaire forcée, menant à la formation d’ostéophytes tibio-taliens antérieurs et à la prolifération subséquente des tissus mous conduisant à un conflit.
Cette théorie a été remplacée par celle qui est en faveur de la répétition des flexions dorsales et des microtraumatismes. En effet, les études cadavériques montrent que les éperons tibiaux sont situés dans l’articulation de la cheville et non à l’insertion capsulaire, située quelques millimètres plus proximalement par rapport au cartilage.

 Prévention et reconnaissance précoce des syndromes de conflit

Il est désormais admis de tous que la prévention de la blessure primaire et de la rechute ainsi que l’identification précoce des blessures à la cheville est primordiale chez les joueurs de football afin d’optimiser les résultats et réduire le time-loss engendré. Un warm-up individualisé, le stretching, des temps de récupération suffisants, une bonne proprioception ainsi que des exercices neuro-musculaires sont essentiels pour la prévention de la blessure.
Également, l’optimisation des conditions de terrain peut permettre d’aller plus loin pour réduire l’incidence de la blessure, spécialement pour les blessures non-contact. Le gazon synthétique, des crampons plus longs et les pelouses sèches et dures peuvent augmenter la friction entre la chaussure et le terrain et donc augmenter le risque de blessures à la cheville.
Un taux de rechute de 18% et un total de 1517 jours d’absence à cause de conflits de cheville ont été démontrées par l’étude, ce qui représente un burden de 0,4 jours d’absence pour 1000h de jeu. En conséquence, plus d’efforts doivent être mis en place pour prévenir ces syndromes de conflit.